SYNTHESE : LA PLACE DE LA FEMME EN EPIRE :

Introduction :

En 331, Cléopâtre, la jeune épouse du roi des Molosses, est projetée à la tête du royaume à la mort de son mari, et parvient à se maintenir sur le trône. Une femme est ainsi à la tête du royaume. Cet évènement pose la question de la place de la femme en Epire. Deux auteurs s’intéressent à cette dernière : PIERRE CABANES, qui s’interroge sur la place que tient la femme épirote dans sa société, et NADINE BERNARD, qui se penche sur les reines et les régentes en Epire. Cependant, peu de travaux sont finalement consacrés à la place de la femme en Epire. En effet, dans un ouvrage de 600 pages à propose de l’Epire, seule une dizaine de pages concernent les femmes, et même dans un livre ne concernant que les femmes grecques, une demi-page seulement est développée à propos des femmes de Grèce du Nord. Cela tient en partie au fait que la Grèce du Nord elle-même soit peu étudiée. Effectivement, une poignée de chercheurs et d’historiens antiquisants seulement dédient leurs recherches à la Grèce du Nord et aux Ethnè. PIERRE CABANES en est d’ailleurs un des seuls spécialistes. Afin de mieux comprendre la place que tient la femme en Epire, nous allons, dans un premier temps étudier les sources disponibles ; ensuite, nous observerons le rôle des reines et des régentes ; enfin, nous nous intéresserons aux femmes de peuple.

I- Les sources :

     1)  Les sources essentielles :

En ce qui concerne les reines et les régentes, les sources utilisées sont essentiellement des testimonia relatifs à l’action des détentrices du pouvoir après le départ d’Alexandre Ier, puis à la mort de Pyrrhos. Ces testimonia doivent être traités avec prudence, en effet, les témoignages dont on dispose sur les femmes, des testimonia masculins, sont souvent lacunaires et sont difficiles à manipuler. La source principale qui a permis l’étude de la place de la femme en Epire est la documentation épigraphique très riche fournie par le site de Bouthrôtos et par les inscriptions de Dodone, qui est essentiellement composée d’actes d’affranchissement. Pendant longtemps, le peu de sources littéraires et épigraphiques ne permettait pas une étude approfondie de la place de la femme dans la société antique. Ce sont les grands progrès qui ont été réalisés dans la recherche archéologique en Grèce du Nord et en Albanie qui rendent possible une étude plus attentive.

Ainsi, les sources épigraphiques, qui sont des sources directes ont donc un intérêt absolument essentiel, elles sont la voie d’accès privilégiée pour appréhender les catégories sociales, mal représentées dans les sources littéraires, malgré les problèmes que posent la conservation, la restitution et la datation de ces dernières.

     2)   Les limites imposées par les sources :

Les sources disponibles pour l’étude de la place de la femme en Epire restent malgré tout très limitées. Il y a très peu de sources littéraires disponibles à ce sujet, et il est sûr que la documentation épigraphique ne permet pas d’aborder tous les éléments de la vie sociale et familiale, mais qu’elle révèle simplement quelques aspects de celle-ci, lorsqu’ils émergent dans la vie publique, sous forme d’actes d’affranchissement, de décisions de vente ou d’achat, ou encore de décrets officiels. La documentation disponible ne permet pas de traduire les éléments intimes et essentiels de la vie quotidienne d’une femme épirote. Autrement dit, seuls quelques éléments de réponse émergent du peu de sources disponibles, mais la majeure partie de la vie de ces femmes reste cachée. En ce qui concerne les reines et les régentes épirotes, il en va de même, les sources ont réduites. Effectivement, les inscriptions à caractère politique livrent surtout des informations sur les communautés et leurs institutions mais non sur les souverains eux-mêmes. Quant aux sources littéraires, elles sont restreintes et tardives, et plutôt mal disposées à l’égard de la monarchie. De plus, elles manifestent peu d’intérêt pour l’Epire royale. Enfin, aucune monnaie ne donne à voir le portrait d’une reine.

II- La place des reines et des régentes :

     1)  L’exercice du pouvoir :

Quatre reines prennent le pouvoir entre la disparition d’Alexandre le Molosse en 331 av J.-C. et la chute de la monarchie épirote en 232 av J.-C., elles appartiennent toutes à la famille des Eacides.

Cléopâtre et sa mère Olympias dirigent l’Epire pendant le dernier tiers du IVème siècle av J.-C., et elles mêlent d’ailleurs cette dernière aux rebondissements qui suivent la mort du conquérant Alexandre. Olympias et Déidamie, les descendantes de Pyrrhos, sont à la tête du royaume pendant la seconde moitié du IIIème siècle av J.-C., et cherchent, elles, à maintenir l’unité de la Grande Epire, édifiée par leur illustre parent.

Ces quatre femmes interviennent aussi bien dans les champs religieux, politique, diplomatique, et économique.  Ainsi, elles remplissent les offices religieux et civils, elles s’engagent dans la défense de leur territoire et de leur lignage, elles s’activent sur le plan diplomatique, afin de consolider certains rapprochements et de négocier des alliances, et elles s’investissent également auprès des armées de leur royaume.

La reconnaissance de leurs droits patrimoniaux, la participation à l’héritage des descendantes du lignage royal et leur responsabilité juridique fondent en partie l’autorité dévolue à une reine ou à une régente. L’affirmation du principe dynastique facilite également l’intervention officielle des femmes de sang royal au sommet de l’Etat. Leur exercice du pouvoir est ainsi fondé sur ces différents éléments.

     2)  Les rapports entretenus par les femmes avec le pouvoir :

a)   Les unions matrimoniales :

Les femmes ont une grande importance dans les unions matrimoniales. Effectivement, souverains font usage des femmes afin de stabiliser, d’affermir, et de légitimer leur dynastie. Ce sont de véritables stratégies matrimoniales, qui ont pour objectif de servir des intérêts tactiques et politiques. Ce sont également des actes diplomatiques qui permettent de nombreuses alliances.

La polygamie est une autre source de pouvoir, qui permet non seulement d’engendrer une réserve de successeurs mais aussi d’augmenter la puissance du souverain en multipliant les alliances et les dots.

b)  Le renforcement du système monarchique :

Les reines et les régentes épirotes usent de procédés conforment à ceux qu’emploient les autres familles régnantes de l’époque hellénistique.

Quant aux femmes de souverains, non seulement elles endossent les responsabilités caractéristiques d’une épouse royale, mais elles accomplissent également des missions de médiations et d’intercession.

c)   Les spécificités de la royauté molosse à l’égard des femmes :

Les princesses de sang royales entretiennent des rapports spécifiques avec le pouvoir et la vie publique. Tout d’abord, elles ont accès à la succession, puisqu’en l’absence d’héritiers masculins, elles peuvent monter sur le trône.

De même, une des attributions officielles des femmes de la maison éacide, est l’exercice de l’épitropeia, c’est-à-dire la régence des enfants mineurs.

Autrement dit, ces femmes sont en droit de régner sur le royaume et de l’administrer, ce qui n’est pas le cas pour les princesses d’Attique par exemple. Ainsi, ce phénomène illustre bien l’originalité des rapports que peuvent entretenir les femmes épirotes avec le pouvoir.

     3)  Des pouvoirs cependant limités :

Les princesses ne sont pas sur un pied d’égalité avec les héritiers masculins. Tout d’abord dans l’ordre de succession, puisqu’elles ne peuvent gouverner que lorsqu’il n’y a plus d’héritiers masculins ou qu’ils ne sont pas en âge de régner. Le pouvoir régalien n’est pas non plus exercer de la même manière, les femmes étant désarmées devant les exigences guerrières, puisqu’en effet les exploits au combat et les victoires constituent des ressorts de l’idéologie royale et sont au fondement du charisme des souverains. Or les reines et les régentes épirotes sont étrangères à ces vertus, puisqu’elles sont très peu impliquées dans le domaine militaire.

III- La place des femmes du peuple :

     1)  L’originalité de la place de la femme épirote :

a)   Le droit de propriété de la femme :

Les inscriptions de Bouthrôtos, qui se composent essentiellement d’actes d’affranchissement, nous apprennent un élément essentiel en ce qui concerne la place que tiennent les femmes épirotes dans la société, elles ont un véritable droit de propriété et ainsi la possibilité de l’aliéner.

En effet, la femme épirote, contrairement à la femme athénienne, peut agir sans tuteur, le Kyrios, et dispose librement de ses biens.

Ainsi, la femme épirote affranchit ses esclaves, seule, mais elle peut aussi vendre et acheter d’autres biens de manière autonome. Il n’a y donc pas de tutela mulierum en Epire.

b)  La place de la femme au sein du groupe familial :

Le plus souvent, la femme fait partie d’un groupe  ou d’une communauté familiale, qui décide solidairement d’aliéner une part de son patrimoine, en accordant, par exemple, la liberté à un ou plusieurs de ses esclaves. Les femmes apparaissent très souvent dans ce type d’actes d’affranchissement, c’est-à-dire qu’elles font partie des maîtres affranchisseurs et qu’elles ont un droit de propriété sur les esclaves, au même titre que les hommes de la famille.

De plus, la femme est parfois citée en tête du groupe familial, c’est-à-dire en tant que chef de famille. Souvent, celle-ci est veuve et devient le chef de famille durant la minorité de ses enfants. Même si elle n’exerce ce rôle temporairement, il est déjà remarquable qu’elle soit apte à prendre la place du père défunt, et qu’elle puisse le faire sans aucune tutelle.

c)   Une place juridique reconnue :

Les femmes épirotes possèdent également des facultés juridiques. Ainsi, elles peuvent être citées comme témoins dans un procès, et leur témoignage a alors autant de valeur que celui d’un homme.

De plus, on observe plusieurs cas où des femmes, ainsi que leur descendance, reçoivent la politeia, c’est-à-dire le droit de cité.  Ce qui est une preuve supplémentaire de la place éminente qui est réservée à la femme en Epire, mais également de son indépendance.

     2)  Les limites de cette originalité :

Malgré une série d’éléments qui montrent que la femme épirote dispose de droits, bien plus étendus que la femme d’Attique, elle ne bénéficie pas d’une égalité sans failles avec les hommes.

En effet, les inscriptions de Bouthrôtos nous permettent, grâce aux exceptions, de statuer sur la place que tient la femme en Epire, cependant la grande majorité des cas, les hommes sont encore prédominants. Sur l’ensemble de la documentation de Bouthrôtos, on constate une sous-représentation féminine. Au sein du groupe familial, la femme est souvent citée après tous les hommes, et dans quelques cas, aucune femme n’est citée. De même, elle n’est chef de famille que pour un temps limité, le temps que ses fils soient majeurs, ils reprennent alors la tête de la famille. Quant aux actes d’affranchissement par une femme seule, ils ne représentent qu’un faible pourcentage.

Autrement dit, dans la pratique quotidienne, comme dans la vie politique, le rôle de l’homme, en tant que chef de famille, et parfois en tant que guerrier, défenseur de la communauté, reste prééminent, et cela apparaît nettement dans les sources épigraphiques que l’on possède.

Conclusion :

Pour conclure, la femme tient une place importante dans la société épirote. On a vu que certaines princesses épirotes sont montées sur le trône, ces reines et ces régentes ont alors gouverné l’Epire et ont assumé les responsabilités religieuses, diplomatiques, politiques et économiques dévolues aux souverains. Les femmes de haut rang, par des unions matrimoniales, participent elles aussi, à leur manière, au renforcement de la monarchie, et influencent la politique du royaume.

La femme épirote possède aussi des droits beaucoup plus étendus que la femme d’Attique. Ainsi, elle peut gérer ses biens, en disposer seule et sans tuteur, exercer la charge de chef de famille, et bénéficier de certaines facultés juridiques.

Cependant, dans un cas comme dans l’autre, malgré les prérogatives, juridiquement reconnues, aux femmes, l’homme joue encore un rôle majeur dans ces société, ainsi hommes et femmes ne sont pas sur un pied d’égalité.

Enfin, on remarque que cette place originale de la femme épirote au sein de la société, est également vraie pour d’autres régions de la Grèce du Nord, comme l’Illyrie, l’Etolie, ou la Macédoine. Ces régions qui ont beaucoup en commun dans les domaines politiques et institutionnels comme dans la vie économique et dans l’organisation sociale, ont ainsi une nouvelle caractéristique commune en ce qui concerne le statut particulier de la femme.

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