La transhumance.

 

 

L’existence de la transhumance est attestée depuis l’Antiquité romaine. Cette pratique de l’élevage est typique du monde méditerranéen et correspond à un élevage et à une agriculture adaptée aux conditions géographiques spécifiques des zones ou elle se pratique.

La question de la transhumance dans l’Antiquité grecque n’est pas au cœur des recherches historiques, comme souvent l’historien, lorsqu’il s’agit de l’Antiquité, est confronté à la pauvreté des sources. Mais au-delà de la question des sources, la transhumance est un sujet à controverse, autrefois inexistant des débats. D’ailleurs, l’existence même de cette pratique est contestée par certains chercheurs.

Peu d’historiens en France ont écrit sur la question. Il y bien sur Claude Cabanes, l’un des spécialiste de la Grèce du nord, dont les travaux sur l’Epire ont pu mettre en évidence des formes d’organisations agricoles qui peuvent s’apparenter à la transhumance. Ensuite, Stella Georgoudi a également écrit un article écrit en 1974 qui sert encore de référence pour nombre de chercheurs ; enfin Christophe Chandezon, spécialiste du monde agricole, traite essentiellement de la question de l’élevage mais dans toute la Grèce.

Apres lecture de leurs travaux, la question qui se pose est de pouvoir expliquer le phénomène de la transhumance dans la Grèce antique, et de voir si cette pratique est réellement avérée pendant l’Antiquité.

Premièrement, Pour faire le tour de la question, il est impératif de rappeler quelles sont les sources, littéraires et épigraphiques, dont disposent les historiens sur la question et de leur authenticité.

Deuxièmement, il faut dresser un tableau de la pratique transhumante, et ce qu’elle révèle en termes de mode de vie des habitants, notamment de ceux de la Grèce du nord mieux adaptée à la pratique de l’élevage pour des raisons géographiques.

Et pour finir, revenir sur les débats suscités par la question de la transhumance, à savoir l’existence de frontières politiques nuisibles à la pratique et sur son existence non avérée.

 

 

 

I : Les sources.

 

a)      Les sources littéraires.

 

Parmi les sources littéraires sur la pratique de la transhumance, l’ouvrage auquel les historiens font le plus référence est sans aucun doute L’Œdipe Roi écrit en 430 avant J.-C. par Sophocle. En effet, ce qui frappe les historiens est la précision de la description géographique. Celle-ci nous renseigne effectivement très bien sur la pratique de l’élevage en Grèce ancienne et, notamment, dans un passage du livre, deux bergers se rencontrent : l’un est un serviteur du Roi Laïos et l’autre un simple berger. Un mode de vie spécifique à la transhumance y est nettement décrit et ne peut relever en aucun cas de la fantaisie de l’auteur. Il est clairement question d’un mode de vie où chaque berger passe la saison froide dans les basses plaines du Mont Cithéron pour une durée de six mois. Le départ vers les hauteurs se situe à l’équinoxe du printemps, les bergers vont donc avec leurs troupeaux dans les hauts plateaux de montagnes pour faire paitre leurs moutons.

A l’époque hellénistique, où la représentation pastorale est omniprésente mais toujours vue par l’homme de la ville, qui mélange certes mythes et réalités, mais qui sont intéressants sur la perception du mode de vie pastoral. Un bon exemple cité par Stella Georgoudi est celui Daphnis et Chloé écrit  par Longus (ecrit entre le II et IIIe siècle apres J.-C.). L’action se situe dans la campagne, près de la cité de Mytilène raconte la vie de deux jeunes bergers, Daphnis et Chloé. Le problème des sources littéraires est qu’elles relatent souvent le mode de vie des bergers de manière idéalisée. Le mythe de l’homme en parfaite symbiose avec la nature, révèle souvent un manque de connaissance réelle quant à l’activité pastorale elle-même. Il y est toujours question d’amour mais peu du mode de vie.

 

 

b)      Les sources épigraphiques.

 

Principales sources, mais les plus problématiques aussi, les sources épigraphiques sont souvent difficiles à replacer dans leur contexte et peuvent parfois même se contredire. Le gros problème sont qu’elles mentionne souvent l’organisation sociétale de la Grèce antique, mais dans la Grèce du nord, il est quasiment impossible de pouvoir établir une cartographie de l’activité des habitants. Et en ce qui concerne l’activité pastorale, il manque souvent les points de départ et d’arrivée des itinéraires pastoraux. Stella Georgoudi explique que la plupart des chercheurs, lorsqu’il est question de la transhumance, se borne généralement aux inscriptions épigraphiques qui stipulent que lors de la saison froide les troupeaux regagnent les territoires de plaine situés en aval des montagnes pour y faire paître le bétail.

De plus, il n’existe pas dans le vocabulaire Grec ancien de mot  pour définir la transhumance. Différents termes sont utilisés pour définir  les pâturages d’été ou d’hiver. Mais la difficulté technique principale est que, en fonction de l’épigraphie, le terme en question recouvre toute une typologie qui devient très précise pour désigner la  transhumance. Il y est question de pâturage forestier, fluvial, pâturages à chevaux, à brebis, à bœufs, etc.  On revient donc à une classification plus générale :

- les pâturages montagnards en été

- les pâturages de basse-plaine en hiver.

Les deux  principales épigraphies sont :

 1)  une convention entre deux cités limitrophes (Myania et Hypnia), document dans lequel il est question du lieu de passage des moutons des deux cités. Le texte nous renseigne sur la tonte des moutons et sur les chorophylaques les gardes-frontières des deux cités, qui sont chargés de la surveillance des pâturages communs.

2) une autre convention similaire sur deux cité éoliennes (Aigai et Olympos) datant du IIIe siècle. Deux clauses principales : l’une sur les bergers qui rentrent sur le territoire d’Olympos, l’autre sur le bétail qui est sujet à une exemption d’impôt.

 

Une lecture logique de ces informations est qu’il existe sans aucun doute une activité pastorale dans l’Antiquité grecque. Et que pour des raisons climatiques et géographique, elle se situe surtout en Grèce du nord. Cette activité pastorale est au cœur des préoccupations politiques puisque des clauses établies entre les cités réglementent l’organisation et l’occupation du territoire en fonction du pâturage des troupeaux. Mais à ce jour, il n’est question que de l’activité pastorale.

 

 

 

 

 

 

 

 

II : La place de la transhumance de le monde grec.

 

a) Les zones géographiques concernées.

 

La transhumance est un phénomène connu depuis longtemps par les géographes et un peu moins par les historiens. Son extension propre au monde méditerranéen et son impact sur l’espace en tant que tel font de cette activité un champ de recherche propre à la géographie. Les historiens ont tout de même permis d’établir la longévité da cette pratique et parfois aussi, selon les régions, la disparition de cette activité à cause des turpitudes politiques et économiques dans certains territoires comme les Balkans ou la Grèce. Mais comme dit plus haut, c’est souvent, sur le plan historique, un manque d’information – qui pourtant ont tout leur intérêt – notamment dans l’organisation économique des sociétés de la Grèce ancienne qui est à l’origine du manque d’études en la matière.

Ce sont surtout les travaux de pierre Cabanes sur l’Epire qui nous offrent de bonnes indications sur l’une des zones susceptibles de pratiquer la transhumance. Le territoire comprend :

- Des montagnes principalement, où l'altitude, l'exposition et la nature du sol déterminent le tapis végétal et donc la répartition du bétail car on sait que les moutons ne supportent pas les températures trop froides, et donc les hautes altitudes,

- Des plaines côtières marécageuses, où les infections et les virus (comme la malaria, par exemple) ravagent tant le bétail que les bergers (plaine de Myzéqé),

- Des bassins fertiles (vallée du Drino, la plaine d'Ambracie).

 La vie des populations est donc rythmée par les migrations saisonnières du bétail et des paysans. Dans la zone géographique ou se complètent les hautes terres de la chaine des Pinde et les basses terres côtières, Pindare chantait « La vaste Epire où les hautes montagnes, pâturages aimés des boeufs s'étendent depuis Dodone jusqu'à la mer Ionienne».

 

 

b) Une organisation sociale et un mode de vie.

 

La transhumance suppose en effet un mode de vie spécifique et l’organisation collective de la vie qui en découle. Comme il a déjà été dit, le mode de vie lié à la transhumance est donc une adéquation entre l’activité de l’élevage (principalement ovin et caprin), le territoire géographique et topographique et le rythme des saisons. Ce qui fait de la Grèce du nord un territoire largement adapté à la transhumance car son immensité permet un élevage extensif. Si bien que Pierre Cabanes évoque la possibilité d’une zone de pâturage qui serait différente d’une année sur l’autre. Des montagnes et de plaines avec fortes précipitations, un climat humide et des plaines herbeuses… la vie pastorale oblige les bergers à vivre en montagne l’été et dans les basse plaines l’hiver.

Il est intéressant de voir la méthodologie qui fut souvent employée par les chercheurs pour déterminer quel pouvait être le mode de vie du berger. On procède souvent par comparaison avec des études contemporaines sur des villages susceptibles d’avoir conservé le mode de vie le plus proche de ce que pouvait être l’activité pastorale pendant l’Antiquité. Un bon exemple est  l’étude du village de Samarina en 1968, qui permit de faire le rapprochement avec les modes de vie d’Epire et d’Illyrie méridionale. On sait qu’en épire, la part de la population sédentaire se consacre à la production laitière. La transhumance est mieux adaptée à la production de viande. La naissance des agneaux, l’agnelage, est réalisé à l’automne plutôt qu’au printemps comme c’est généralement l’habitude. La fécondation en juillet permet la naissance en décembre, ce qui avantage le bétail, notamment les chèvres ou les brebis pleines, la descente de l’alpage est ensuite beaucoup plus facilement réalisable.

De ce fait, la pratique de l’élevage en Epire servira de modèle aux légions romaines pendant la guerre de Pompée qui introduira ces techniques dans le reste du monde méditerranéen de l’Empire.

Le déterminisme géographique sur le mode de vie pastoral implique une économie et une organisation de la société propre au cadre de l’ethnos. Les communautés doivent se consulter et s’entendre pour réglementer l’organisation et le déplacement des troupeaux.

Pierre Cabanes insiste sur la notion de « terre de rencontre  et de vie commune ». La possession de bétail est la principale richesse car il s’agit de « biens mobiles qui se multiplient ». L’Épire est donc très orientée sur la pratique l’artisanat du cuir et de la laine, une activité lucrative.

Toujours est-il que bien qu’il soit une fois de plus question d’activité pastorale, plus on se renseigne sur la question plus il devient compliqué de parler de transhumance ; il est donc intéressant de revenir sur les débats suscités.

 

III : Les débats

 

a) Nomadisme ou transhumance ?

 

C’est principalement grâce aux recherches de Christophe Chandezon sur l’élevage en Grèce au IVe avant J.-C., que le doute sur la réalité de la transhumance se pose. Il faut surtout faire attention à la définition que l’on donne à ce terme.

Il ne faut pas confondre le nomadisme et l’activité pastorale. Le nomadisme implique que toute une population (hommes, femmes et enfants) se livre à des déplacements saisonniers. La transhumance, quant à elle, implique obligatoirement qu’une majorité de la population reste sédentaire, et se livre aux activités agricoles complémentaires de l’élevage. Seul le berger pratique les déplacements saisonniers. Le problème est qu’ensuite il devient déficit d’établir une séparation stricte entre ce qui relève de la transhumance ou de la simple activité pastorale. On s’accorde généralement sur le nombre des têtes de bétail, qui s’élève de 20 000 à 300 000, en prenant la transhumance provençale comme indicateur. Il faut donc s’accorder sur le nombre minimum de kilomètres qu’implique une définition stricte de la transhumance pour déterminer si oui ou non cette pratique peut être attestée en tant que telle dans la Grèce antique.

 

b) La question des frontières politiques. Barrage à la pratique de la transhumance ?

 

Ce qui surprend le plus pour l’écriture de cette synthèse est que parmi les articles utilisés, certains auteurs se contredisent sur la question des frontières politiques.

Pierre Cabanes explique que les populations des montagnes en Grèce du nord sont peu impliquées dans les considérations politiques. Il donne pour preuve le ralliement de l’armée macédonienne à l’armée épirote sous le règne de Pyrrhos. Pour lui c’est l’une des illustrations de la montagne comme lieu de rencontre. Certes d’un point de vue géographique, les frontières sont avant tout des lieux de communication, et dans la plupart des cas des pôles d’échanges et d’économie intense. Cependant, on ne peut soustraire la conception politique de la frontière qui marque avant tout un lieu de séparation entre des parties d’un territoire. En prenant comme exemple l’Italie, Christophe Chandezon montre que même âpres l’unification les itinéraires transhumants reprenait encore le tracé des ancienne provinces en ne franchissant jamais les anciennes frontières. De plus contrairement a P.Cabanes, C. Chandezon pense que les frontières avaient un rôle prépondérant dans l’organisation pastorale impliquant donc une distance trop courte pour parler de transhumance.

Les débats sur la  transhumance portent en réalité essentiellement sur la place de l’élevage dans l’économie agraire d’autant que l’on dispose de peu d’indications sur le droit de pâture entre les différentes communautés. Les « partisans » de la transhumance prennent souvent pour preuve une inscription épigraphique entre les deux cités de Myania et Hypnia. Cette inscription indique qu’une partie du bétail est exemptée d’impôt lors du passage des bêtes,  et que moutons et brebis ne sont exemptés que sur la laine.

Sauf que d’après Christophe Chandezon, il ne s’agit que d’une taxe propre à la tonte et donc en rapport avec le commerce de la laine. La seule épigraphie qui parle d’exemption d’impôt concerne deux autres ethnè (Aigai et les Olympenoi), il s’agit d’un traité qui ne concerne que le très petit bétail (chèvres et brebis).

Pour Chandezon, la vie pastorale ne se réduit qu’à de courtes distance. Des conditions politiques doivent être réunies pour parler de transhumance ; ce qui, toujours d’après lui, n’est pas le cas dans l’Antiquité grecque.

Pour Stella Georgoudi, les frontières politiques posent plusieurs problèmes d’ordre économiques, militaires et religieux. Il est difficile pour le berger de trouver sa place dans un tel contexte. Mais affirmer qu’il n’y a aucune transhumance en Grèce revient tout de même à négliger les accords ou arbitrages qui pouvaient exister entre les cités. On a vu que dans l’inscription de Myanie et Hypnia il était tout de même question d’un garde-frontière pour la surveillance des troupeaux communs.

 

Conclusion :

 

La question sur la transhumance reste donc en suspens. Si certains préfèrent parler d’activité pastorale, il ne demeure pas moins que les doutes restent permis voir même encouragés. Force est de constater que la majeure partie du travail sur la transhumance en Grèce ancienne reste à explorer. Si les doutes sont permis, c’est bien que comme il à été dit, toutes les conditions géographiques, climatiques, topographiques, végétales sont réunies pour une transhumance de petit bétail dans l’Antiquité grecque et notamment en Epire, Illyrie méridionale et Thessalie. De toute évidence, l’activité pastorale à joué un rôle important à cette époque, la preuve est le rituel des sacrifices qui nécessitait une forte activité d’élevage. Car rappelons aussi que dans toute la bibliographie étudiée, il n’est jamais question de gros bétail.

Tous les chercheurs s’accordent au moins sur le fait qu’activité pastorale et transhumance ne concernent que les moutons, brebis, chèvres et parfois les porcs, mais jamais de bœufs.

 De plus, les migrations saisonnières sont incontestables au travers des différentes sources littéraires et épigraphistes que nous avons consultées. Il est souvent question d’alpage en été et d’une redescente vers les basses terres de plaine ou côtières. L’activité sur la laine et le cuir en témoigne.

 

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Réponses à cette discussion

La synthèse de Marlon est très claire, avec notamment une bonne réutilisation des exemples cités. La littérature sur cette vaste question concerne surtout le monde des cités. C'est tout l'intérêt des deux articles de Pierre Cabanes. Retenez en outre que sur ce sujet, si les ouvrages et articles sont nombreux, il reste beaucoup à faire et les difficultés sont grandes (des sources peu nombreuses).  

Juste quelques remarques : 

-évitez d'utiliser l'expression de "déterminisme géographique"

-Pour la 3e partie sur les débats

  *pour le premier point de définitions entre nomadisme et transhumance, ajoutez aussi le terme d'estivage (des déplacements de courtes distances). 

  *sur le problème des frontières (barrage à la pratique de la transhumance), pour résoudre la question posée par Marlon il suffit de préciser que tout dépend du cadre retenu. Dans le cadre strict de la cité, la question se pose en effet. Mais dans le monde beaucoup plus ouvert des ethnè les données sont très différentes. C'est dans cette dernière direction qu'il reste beaucoup à faire, notamment en tentant de définir des itinéraires de transhumance. 

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