Extraits du livre "La stratégie des antilopes" de Jean Hatzfeld, étudiés en classe de 5ème

[C’est le troisième livre que Jean Hatzfeld consacre au génocide des Tutsis au Rwanda. Le premier livre, intitulé « Dans le nu de la vie », rassemblait des témoignages de survivants qui s’étaient réfugiés dans les marais de Nyamwiza. Dans le deuxième livre, « Une saison de machettes », il avait recueilli les récits des tueurs hutus emprisonnés pour leur participation aux massacres à Nyamata. Ce dernier livre est consacré à la difficile coexistence entre Hutus tueurs et Tutsis rescapés, puisque la plupart des tueurs ont été libérés en 2003 et sont revenus chez eux, en retrouvant comme voisins les rescapés Tutsis. Des Tutsis qui doivent donc accepter de vivre pacifiquement avec ceux qui ont massacré leurs familles... VM]

Eugénie Kayierere est dans sa maison à Kanzenze et l’abandonne pour rejoindre la forêt à une quinzaine de kilomètres.

« Quand on a vu les premières brûlures d’habitations, avec mon mari, on s’est sauvés et on s’est perdus dans la panique. J’ai suivi des avoisinants. On s’est fait encercler par des interahamwe dans les brousses, on s’est blottis quatre jours, sans bouger même pour un petit besoin, avant de reprendre chemin. Je talonnais mon amie Vestine. Très tôt le lendemain, on a rejoint le sommet de la forêt. Un grand nombre de six mille campait là. »

Innocent Rwiliza, près de sa maison du quartier Gatare, à Nyamata :

« Quand le bourgmestre nous a chassés du district, mon épouse s’est dirigée vers l’église. Moi je me suis caché derrière la maison. Le lendemain, des militaires fermaient toutes les routes vers l’église, je voyais une foule monter vers Kayumba, j’ai pris sa direction, je suis arrivé là-haut vers huit heures. Quelque six mille personnes attendaient.

« On entendait les cris et les coups de fusil à Nyamata. [...] Par après trois jours, on a vu monter les premières expéditions. »

Eugénie :

« Les jeunes gens s’alignaient devant et les autres suivaient. Ils venaient de derrière, c’est-à-dire de Kanzenze, ils montaient de Murama, la montagne d’à côté, de Nyamata, évidemment, on était attaqués de tous côtés. On s’est mis à courir dans la forêt. Ça a duré toute la journée et le lendemain ça a recommencé, pour une durée de cinq semaines. »

Innocent :

« Ils arrivaient vers neuf heures du matin. Ils chassaient jusqu ‘à onze heures. On profitait d’un peu de calme. Ils revenaient dans l’après-midi. [...] Si seize heures arrivaient, ceux qui n’étaient pas tués espéraient survivre ce jour-là. A dix-sept heures, on en était sûr. [...] On courait à peu près six heures dans la journée. Des jours menaçaient plus que d’autres, mais jamais, jamais, un jour sans attaque. »

Eugénie :

« On buvait le soir. On était en saison des pluies, au début, les tôles étaient encore posées sur les toits, c’était plus pratique car il suffisait de faire dégouliner. Quand les pilleurs les ont enlevées, on a léché les feuilles des arbres [...] ; et on commençait les fouillages, le manioc dans les champs abandonnés en bas, des patates douces. Les plus robustes ramenaient des vivres pour les faiblards. Le soir, on commençait par faire l’inventaire de ceux qu’on avait vus tués, la manière dont ils avaient été maltraités, comment on avait échappé aux attaques. Au fond, on ne parlait que de la mort, des tueurs et des disparus de la journée. On parlait à voix basse jusqu’à ce que le sommeil nous attrape.

« Avant le jour, on sortait des taillis. [...] Des jeunes guetteurs grimpaient dans les arbres. Les Hutus formaient deux files très longues, entre mille et deux mille tueurs, ils montaient posément, sans parler. Une fois arrivés au flanc de la montagne, ils commençaient à chanter pour nous terroriser, et ça s’avérait très efficace. Les plus craintifs de chez nous détalaient les premiers, ils étaient pistés en premier. On courait de tous côtés. On courait en petits groupes, selon les connaissances, les bravoures, avec qui on avait passé la nuit. Eux, ils couraient à nos trousses, ils coupaient ceux qu’ils attrapaient.

« Au début, c’était amusant pour les tueurs, parce qu’ils coupaient en grand nombre sans peine. Les premières victimes furent les mamans et leurs nourrissons, et les vieillards, puis les femmes et les petits enfants galopants. Les mamans et leurs enfants allaitant n’ont pas duré plus de deux ou trois jours.

« On a commencé à six mille et on a fini à vingt.

« Evidemment tous n’ont pas été coupés à Kayumba, il y en a qui ont été piégés en essayant de regagner le fleuve, ou chemin faisant vers le Burundi.

[...]

« Le matin on courait par groupe d’amitié. On se connaissait très bien. Si on courait seul, on était vite attrapé, on devenait un gibier trop vulnérable. En groupe, on se conseillait, on semait le doute chez les poursuivants. [...]

« Et quand les tueurs semblaient vous atteindre, on s’éparpillait de tous côtés pour garder chacun sa chance ; au fond on adoptait la stratégie des antilopes. » [...]

« Il fallait jaillir plus vite que les tueurs. Tu étais poursuivie par une expédition, à quelques kilomètres une autre expédition t’espérait en embuscade, tu devais virer, faire des demi-tours, faire des contours, sans jamais ralentir.

« La rapidité était primordiale, mais le moral aussi. Dès le matin, si tu t’élançais sans entrain, tu avais perdu la partie. La façon de sprinter, d’esquiver, de sauter n’était plus la même. Il fallait accrocher des jeunes qui te chauffaient le moral. Celui qui perdait espoir, ça se voyait qu’il allait

mourir dans la journée ou le lendemain. Toutefois, le plus important [...] c’était bien la chance. [...]

« Un jour, j’ai buté sur un groupe de tueurs, ils mangeaient le poulet que leur cuisaient sur un feu les épouses pour les renforcer. Elles les avaient suivis aussi pour ramasser derrière eux du sorgho et attraper des volailles perdues. Ils ont saisi leurs machettes. Une vieille maman m’a lancé des malédictions, un monsieur a levé la machette sur mon cou, une maman, derrière, a pleuré à tue-tête. Le visage du monsieur s’est brusquement tourné vers elle, il l’a grondée, j’en ai profité pour m’échapper. J’ai été sauvée par des pleurs. Des pleurs de quoi ? Je ne sais pas. Un autre jour, j’ai été coincée par un avoisinant, on se connaissait de longue date. Nos regards se sont cognés trop brusquement, son premier coup m’a raté, et je me suis échappée.

« Moi je courais pieds nus, mes pieds s’épinaient sur les brousses archaïques. Suite aux épines malignes, les jambes gonflaient. Si elles s’engourdissaient, elles pouvaient refuser de bouger, et je devais bien me recroqueviller sous un taillis et attendre sans remuer la guérison, un jour, parfois deux jours sous les feuillages, sans espérer une goutte d’eau. Dans l’espoir de n’être pas débusquée. »

Innocent :

« Un jour, je reprenais souffle aux côtés d’une maman. Nous étions adossé à un rocher, les tueurs nous ont dénichés par derrière, je me suis élancé, un garçon m’a poursuivi plus vite que les autres, il était très fort. J’entendais son ahanement, mais tout d’un coup, j’ai trébuché et je suis tombé dans un contrebas d’arbrisseaux. Le garçon m’a perdu de vue sous les branches, il a maugréé et perdu patience et il a repris la chasse. Un autre jour, j’ai croisé des tueurs qui sortaient d’un champ de maïs. Soudain si près, c’était bien terminé pour moi. Bon, j’ai posé par terre deux billets de cinq cents francs que j’avais emportés de chez moi, je me suis élancé. Les tueurs n’ont pas suivi. Ils pouvaient pourtant bien prendre les deux billets et moi avec. Le moral s’évalue, la vitesse ou les connaissances en forêt aussi, mais la chance, elle, n’a aucune mesure. »

Eugénie :

« Je portais un pagne et un tee-shirt. Le matin, je devais relever le pagne et le nouer autour du ventre, pour libérer les jambes, pour renforcer les reins, et parce qu’ainsi on sent moins la faim. Je n’avais pas du tout honte. On savait bien qu’on n’allait pas être vues par n’importe qui et que les racontars n’attrapaient plus d’oreilles. On se sentait déjà chez les morts, on n’était plus tout à fait humanisés, c’est-à-dire qu’on savait qu’on allait bien tous mourir, sans être reprochés ou moqués. D’ailleurs, quand le temps nous accordait un petit répit, les hommes et les femmes déposaient les habits et ils commençaient à s’enlever les poux des uns des autres. On était bouffés par les poux, on était irrités par des croûtes, on menait une existence animale et le temps ne nous la rendait pas honteuse. [...] »

Innocent :

« C’était bon, le soir. On avait l’impression d’être redevenus sauvages et on voulait rester sauvages. On se transformait presque en animaux. On enviait le bonheur des animaux. On mangeait cru, sans se laver les mains, des maniocs directement posés sur la terre ; on buvait en léchant les arbres. On s’épouillait, on se grattait les croûtes avec des ongles assez longs pour se glisser entre les dents. Mais on préférait subir toutes les offenses que de mourir. Même vivre nus toute la vie plutôt que de la perdre. On se voyait vivre comme des singes.

« Un jour je me souviens, on a parlé de ça ensemble, de nous, en train de nous transformer peu à peu en singes. Quelqu’un a remarqué : la seule différence entre les chimpanzés et nous, c’est qu’eux ne sont pas exterminés. On s’est dit : Bon, si on nous laisse vivre désormais comme des chimpanzés, ça va. [...] On veut bien rester ici, des années et des années, dans la tranquillité, jusqu’à la douce mort naturelle. Mais, sans plus courir toute la journée, sans plus frémir des machettes coupantes. »

Récits recueillis par Jean HATZFELD, dans

La stratégie des antilopes, août 2007.


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Commentaire de manon le 14 novembre 2007 à 11:41
je pense que les victimes doivent se sentir en danger fin ... car les hutsu ne sont pas tous en prison
Commentaire de AxeL le 27 octobre 2007 à 18:50
je trouve que ce livre nous fait vraiment ressentir ce qu'on vécu les tutsi

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