Alors que les tractations politiques s’éternisent et que la perspective d’élections demeure improbable, la place de la « Sorbonne » à Abidjan est un espace de débat, épicentre de la mouvance FPI. C’est dans ce QG des « patriotes » qu’on prend un peu plus la mesure de l’idéologie du parti au pouvoir, en particulier sur la notion d’« ivoirité ». Reportage.

Par Guillaume Schneiter

Quelques jours à Abidjan permettent de prendre le pouls de la crise actuelle. Checks points systématiques, nervosité des habitants, plusieurs facteurs laissent planer un regain de tension. Avant de se rendre place de la Sorbonne, on éprouve donc une certaine appréhension. Et à juste titre car plusieurs Ivoiriens nous ont prévenu : les Français ne sont pas bienvenus au sein de cette place « radicale ». Mais, qu’à cela ne tienne, un ami journaliste bien introduit accepte de nous accompagner. La curiosité l’emporte tant la dénomination « Sorbonne » intrigue et semble indiquer plus le dialogue que l’endoctrinement.

Cette virée chez les « patriotes » s’effectue ainsi par une humide journée de janvier. A notre arrivée au Plateau, le quartier administratif d’Abidjan, une foule dispersée converge vers cette place enclavée. On se retrouve progressivement noyé dans une cohue pressée d’écouter des hauts parleurs bruyants. Pour parvenir sur l’esplanade, il faut déambuler dans des allées encombrées. Les regards dans notre direction, souvent surpris, se montrent parfois inquisiteurs mais sans hostilité manifeste. Autour de nombreux stands, des groupes discutent vivement. On peut y acheter des brochettes mais surtout de nombreux journaux et livres. L’un d’entre eux a d’ailleurs un titre explicite, « l’impérialisme en Afrique : le business de la faim ».

Au fond de l’allée, une tribune où un homme prononce sans relâche un discours apparemment politique mais difficilement compréhensible pour des oreilles de néophyte. Difficile de savoir de quoi il s’agit. Les propos sont en tout cas assenés avec autorité, le ton restant professoral. On distingue un mélange de français et de bété (ethnie du Président et de nombreux FPI). D’après notre accompagnateur, il s’agit plus d’une prose publicitaire que d’un discours politique. La plupart des participants sont jeunes, excédant rarement la trentaine. Seuls quelques drapeaux et t-shirts arborent le sigle du FPI à l’effigie de Laurent Gbagbo.


« On ne veut pas de l’UMP chez nous »

Un peu à l’écart de la tribune, nous sommes présentés à Antoine Bédié, un des tribuns de la Place. Quadragénaire aimable, sûr de lui, il accepte sans hésitation de s’exprimer. L’entretien aborde rapidement le vif du sujet puisque notre interlocuteur tient d’emblée à préciser qu’il est bien de « père et de mère ivoirien ». C’est donc ici que le mystérieux concept de « l’ivoirité » est étudié. « C’est une question de filiation » précise Monsieur Bédié « Il faut avoir au moins un parent de nationalité ivoirienne pour pouvoir prétendre soi même à la nationalité. Et il faut deux parents ivoiriens pour se présenter à une élection. ». L’opposant Alassane Ouatara est ainsi implicitement visé, considéré comme « burkinabé » par le FPI.

Inutile de polémiquer même si l’on est tenté de rappeler que ces arguments rappellent ceux des leaders politiques européens nationalistes et que beaucoup de familles sans carte d’identité « nationale » résident dans le pays depuis deux ou trois générations. Mais ce serait inutile tant le cadre idéologique du discours paraît gravé dans le marbre. La crise actuelle est également analysée « Le conflit vient de l’extérieur » s’exclame-t-il. Ainsi, « la France n’a pas respecté les accord de défense » et complote contre « notre Président que tous les vrais ivoiriens aiment ». Mais, prévient-il, la « Côte d’Ivoire va se libérer dans quelques jours » car « on ne veut plus de l’UMP chez nous, de Chirac où de Sarkozy… ». Guillaume Soro, leader des « rebelles », en prend également pour son grade, accusé d’être un « traître au service de l’impérialisme ». « Nous sommes fiers et prêts à prendre les armes dès que possible si le Président a besoin de nous. Nous sommes nombreux ! Le pays entier ! On va chasser l’occupant pour de bon cette fois… » dit – il enfin, haussant significativement le ton, des éclairs dans les yeux. L’assemblée semble hypnotisée, fascinée par ce discours enflammé.

Cette rhétorique bien huilée et inlassablement répétée, séduit des nombreux jeunes, souvent sans emploi. Ils déferlent quotidiennement sur cette place bouillonnante. La place de la « Sorbonne » canalise l’énergie comme les frustrations. La fierté nationale et les revendications populaires y occupent une place prépondérante. Charles Blé Goudé, leader des patriotes, le « général de la jeunesse », est aussi une figure importante. « Un grand ivoirien » confie un jeune « patriote ». A mesure qu’Antoine continue de parler, la foule se densifie et semble plus concentrée. A la fin de l’entretien, plusieurs jeunes nous prennent en aparté. « Il a raison. On a besoin de notre Président pour nous sauver du complot… » affirme Tristan, étudiant en journalisme, « on en veut pas aux Français mais à votre gouvernement. »

Ces propos n’ont rien d’étonnant dans le contexte actuel. C’est dorénavant une routine pour les Abidjanais de voir les démonstrations de force des milices. A la moindre contrariété politique, les « patriotes » prennent la rue, dressent des barrages enflammés. Bloquent l’activité. Lorsque les pouvoirs « renforcés » du Premier ministre Konan Banny ont été annoncés en octobre dernier, la ville s’est de nouveau retrouvée sous une forte pression. C’est dans ce contexte que l’armée a prêté allégeance au Président « légitime » Laurent Gbagbo, marginalisant non seulement le Premier ministre mais aussi l’influence onusienne et française. Bref, même si la « Sorbonne » reste une agora, il n’en reste pas moins qu’il vaut mieux rouler pour le FPI dans les points de vue qu’on exprime. Mais ces avis tranchés et cette vision politique, pour le moins partiale, ne semblent pas faire l’unanimité chez les Abidjanais. Quelques rues plus loin, un groupe de jeunes, occupé à jouer aux cartes, commentent amèrement les propos des « patriotes » : « ils veulent juste du sang eux… » explique « Pépé », un jeune chômeur. « Moi je suis dioula. Enfin, j’ai des origines maliennes. On me regarde différemment maintenant. Je peux plus durer ici. Avant, c’était mieux car il y avait plus de travail … ».

Les questions politiques à Abidjan restent toutefois épineuses. Les habitants ont peur de se dévoiler, de peur des dénonciations. D’autant que les fusillades et règlements de comptes se multiplient dans les différents quartiers. Enfin, les barrages et contrôles incessants des gendarmes, policiers et CRS rendent la population particulièrement nerveuse. Tout est prétexte à la corruption, ainsi que nous avons pu le constater en parcourant la ville en taxi. « On a plus la foi » lâche encore « Pépé ». « Je voudrais m’engager dans l’armée française. Vous savez si c’est possible ? ». Alors que les événements tragiques de novembre 2004 sont encore dans les mémoires, Abidjan reste une métropole sous tension.

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Commentaire de Vincent Mespoulet le 2 janvier 2009 à 22:03
Merci Angelle, pourrais tu nous citer ta source d'information, d'où provient cet article et surtout ce que tu en penses toi-même ? Au-delà du sentiment anti-français, ce qui me semble très grave c'est comment ce concept d'ivoirité lancé en fait par Houphouët-Boigny il y a déjà longtemps est un argument populiste et raciste qui fait beaucoup de mal à la société ivoirienne et surtout aux nombreux Africains de l'Ouest installés dans le pays quand cet ultranationalisme est dévoyé par Gbagbo en s'appuyant sur des milices violentes et armées... Dis Angelle, je te le dis, je te le répète, il est préférable de mettre ce genre d'information dans une discussion à l'intérieur du groupe Côte d'Ivoire...

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