L'Orient ancien au IIIème millénaire avant J.-C. - Module 1 Sixième - Séance 3/3: Le vase d'Uruk - Un objet et sa signification

Puisque le récit est au coeur du nouveau programme d'histoire, pourquoi ne pas raconter/décrire et raconter/expliquer un objet ? C'est la démarche suivie dans cette vidéo que j'ai découpée en deux parties, la seconde étant peut-être un peu "hot" pour les sixièmes quoique très instructive pour comprendre ce qu'est une métaphore et pour l'éducation à la sexualité.

Le but poursuivi aussi, c'est de leur donner envie de décrypter une image voire de les encourager à faire des présentations vidéos. Acquérir un savoir faire infographique par le podcast peut être très utile. C'est ce qu'avait fait par exemple Axelle, l'une de mes élèves de sixième l'année dernière à propos de l'écriture chinoise, en français, et aussi en anglais pour nos correspondants étrangers de l'école hors les murs.

Car, s'il y a une tendance forte en terme d'apprentissage chez les nouveaux "digital learners", c'est bien le fait que la vidéo et le son joueront un rôle plus important que l'écrit. D'où l'importance de proposer de plus en plus des cours-vidéo en streaming, non pas pour se substituer aux cours en présentiel, mais bien pour permettre d'approfondir et faciliter l'assimilation des connaissances.


Etude iconographique du décor du vase d'Uruk par l'infographie


Objectifs:
- Apprendre à décrire/interpréter un objet archéologique
- Comprendre les cultes de fertilité dans la vision du monde des Sumériens
- Identifier la forme architecturale d'une ziggourat
- comprendre ce qu'est une métaphore
- Sensibiliser à la question de la conservation du patrimoine irakien en danger (le vase d'Uruk a été volé pendant le pillage du musée de Bagdad en avril 2003 puis retrouvé incomplet et en morceaux


Vidéo Partie 1 (10 mn 30)
:

Le vase d'Uruk - Un objet et sa signification 1/2 - The Uruk Vase -... de Vincent Mespoulet

Vidéo Partie 2 (5 mn 05):

Le vase d'Uruk - Un objet et sa signification 2/2 - The Uruk Vase -... de Vincent Mespoulet

Texte de la voix off vidéo:

Voici le vase d’Uruk, l’un des chefs d’œuvre les plus célèbres de Mésopotamie. Il a été découvert à Uruk dans les années 30, par les archéologues allemands responsables des fouilles de la cité. Plus précisément dans le secteur de l’Eanna, partie de la ville où s’élevait le temple de la déesse Inanna-Ishtar, déesse de l’amour et de la guerre, déesse de la fertilité et de la mort. En effet chaque cité avait sa divinité particulière. Ainsi, à Nippur, le temple était la demeure d’Enlil, le roi des dieux de Mésopotamie. A Ur, on honorait Nanna, le dieu-lune. De tout temps, Uruk a été la demeure d’Inanna-Ishtar.

Ce vase est très ancien, il date de la fin du IVème millénaire ou du début du IIIème millénaire. La datation proposée se situe entre 3200 et 2900 avant J.-C. C’est un vase en pierre, en albâtre plus exactement, de couleur jaunâtre. L’albâtre est une roche tendre, qui appartient à la famille des gypses. C’est donc une roche assez facile à sculpter. Dans les civilisations anciennes, on s’en servait surtout pour fabriquer de petits vases à parfums ou bien des sculptures.

Avant d’étudier la scène représentée sur le vase d’Uruk, intéressons nous d’abord à sa forme et à sa composition.
C’est un vase allongé, de grande dimension. Environ 1 mètre de hauteur, pour 30 cm de diamètre. Quand on l’observe en entier, on voit bien qu’il a une forme cylindrique. Sur la photo en deux dimensions qui écrase donc le volume du cylindre, le vase s’inscrit en effet dans un rectangle. Mais si l’on essaie d’être plus précis, il s’agit plutôt d’un cylindre presque parfait dans la moitié inférieure et qui s’élargit progressivement dans la partie supérieure. Cela donne au vase une courbe élégante, et cela évite un aspect trop géométrique, trop statique et trop monotone à la forme du vase. Pour résumer, on a donc une base plus étroite que l’embouchure, et entre ces deux extrémités, un très léger galbe, plus prononcé dans la partie supérieure.

Mais l’artisan a fait preuve de beaucoup d’intelligence pour éviter la monotonie autant dans la forme que dans la composition. D’abord, on constate que le décor du vase est divisé en bandes superposées. On distingue trois bandes sculptées de figures en bas-relief, disposées symétriquement. Les bandes du haut et du bas ont la même hauteur, légèrement plus importante que celle du milieu. Ces bandes figurées sont séparées par deux bandes entièrement lisses, sans décor et qui ont toutes les deux la même dimension. Ainsi, le décor est découpé en trois éléments, trois parties qui se distinguent aisément.

Mais là où le génie créatif de l’artisan pour donner de la vie au décor de son vase est spectaculaire, c’est dans l’introduction du mouvement, qui relie les trois bandes sculptées. Dans le registre du bas, les animaux progressent de gauche à droite, tandis que dans le registre du milieu, les hommes avancent de droite à gauche. C’est moins évident pour le registre supérieur quand on observe le vase sous cet angle, mais la lecture se fait comme en bas, de gauche à droite. On a donc non seulement un mouvement, mais en plus un mouvement alterné qui donne donc l’impression que tous les personnages progressent en montant, la lecture de la scène se faisant de bas en haut.

Un léger galbe, des bandes alternées, un mouvement du bas vers le haut avec une inversion de la progression du sens de la lecture, voilà les trois moyens utilisés pour donner de la vie à cet objet.

Examinons maintenant ces trois bandes sculptées en commençant par celle du bas. Cette très belle scène nous montre d’abord un décor de végétation. La ligne ondulée représente l’eau, source de vie puisqu’elle permet la croissance des plantes. Sans l’eau de l’Euphrate et des canaux d’irrigation au milieu des champs, pas d’agriculture. Là aussi le décor est répétitif mais toujours alterné. Il fait penser à l’empreinte des sceaux-cylindres sur l’argile. Les sceaux-cylindres qui apparaissent au même moment à Uruk servaient à identifier le possesseur d’une marchandise enfermée dans un pot ou dans une jarre. L’artisan a repris cette technique des sceaux-cylindres pour représenter des tiges de blés chargés d’épis qui alternent avec d’autres plantes qui poussent au bord des eaux. C’est donc la fertilité de la nature végétale qui est mise en valeur dans cette partie du décor. Immédiatement au-dessus de cette nature végétale, la nature animale. Elle est représentée par des béliers et des brebis qui cheminent de gauche à droite. Des béliers, des brebis, donc des animaux domestiques, pas des animaux sauvages. Ce qui est représenté ici, c’est la nature domestiquée et maîtrisée par l’homme. L’homme a su faire de la nature son amie, alors qu’elle peut se montrer dangereuse pour lui : les inondations peuvent tout détruire, les animaux sauvages manger la récolte ou bien dévorer les hommes eux-mêmes. Ici, nous avons une nature amicale, un peu comme Gilgamesh qui a su faire de l’homme sauvage Enkidu son ami, et avec lequel il ne cesse de combattre tout ce qui fait obstacle aux hommes, lions, démons, taureaux, hommes-scorpions... Gilgamesh est souvent représenté dans les images de ce temps comme le maître des animaux.

Le pouvoir des hommes sur la nature, c’est bien le thème de la bande du milieu. On y voit des hommes entièrement nus, nus comme l’on est en sortant du ventre de sa mère à la naissance. Tous portent dans leurs mains des pots, des jarres, des corbeilles remplis des bienfaits de la nature : fruits, légumes, pains, viande, bière, des produits en abondance. Mais où se rendent donc ces hommes nus chargés de présents ?

Ils viennent les déposer dans la bande du haut où les vases, dont certains ont la forme d’animaux, débordent des richesses offertes par la nature. Car ce que nous offre la nature, il faut le rendre. Mais il faut le rendre à qui, au juste ? Il faut en faire cadeau à la déesse Inanna-Ishtar, en montant dans son temple tout en haut de la ziggourat, car pour les habitants de Mésopotamie, c’est elle qui a offert sa fertilité aux hommes. C’est la déesse-Mère, celle qui donne la vie, et c’est pour cela que les hommes se présentent devant elle nus comme des bébés. Je te donne pour que tu me donnes : Do ut des. Et en même temps, je te donne parce que tu as donné : Do quia dedisti. Les présents à la déesse sont à la fois une offrande et une demande. Pour donner la vie, il faut faire l’amour. Un peu comme la charrue pénètre le sol pour labourer la terre et la rendre fertile, les hommes ensemencent les femmes créatrices de vie.

C’est la signification de cette scène. Un serviteur, vêtu d’une jupe courte, se tient derrière un personnage dont on ne voit que le bas du vêtement car le morceau du vase est manquant à cet endroit. Le serviteur, qui est peut-être un prêtre, tient dans les mains la ceinture tressée du roi, vêtement que l’on voit sur de nombreux sceaux-cylindres de l’époque. Devant le roi, un des porteurs d’offrande se tient face à un personnage féminin, la grande prêtresse d’Inanna-Ishtar. Des textes nous apprennent en effet que, chaque année, à l’occasion de la Nouvelle Année qui se déroulait en mai, la déesse Inanna s’unissait à son compagnon Dumuzi, le dieu-berger. Ici le roi et la grande prêtresse prennent la place d’Inanna et de Dumuzi : le roi remplace Dumuzi, la grande-prêtresse joue le rôle d’Inanna. Et de cette union dépend le renouveau de la végétation, anéantie par le soleil destructeur de l’été. La cérémonie est donc très importante, vitale pour la cité : c’est elle qui assurera le cycle normal des saisons et les récoltes futures.

Car Inanna-Ishtar est une déesse redoutable et capricieuse. Ce qu’elle donne, elle peut le reprendre. Si on ne lui fait pas plaisir et si on ne l’honore pas, la sécheresse peut s’abattre sur le pays de Sumer, ou au contraire de violentes inondations emporter tout sur leur passage et noyer les hommes. C’est ce que raconte le Récit du Déluge dans l’épopée de Gilgamesh.

Amour, Mort et Renaissance sont donc liés dans la personne d’Inanna-Ishtar, qui s’inscrit dans la très ancienne tradition des déesses-mères.

C’est donc cette fête de la fertilité que représente le vase d’Uruk. Une fête qui mobilisait sans doute toute la population de la cité autour du temple où se déroule la cérémonie du mariage sacré entre le Roi et la Prêtresse. Les savants appellent « hiérogamie » ce mariage sacré. On a retrouvé de merveilleux chants d’amour qui devaient être joués et interprétés pendant cette fête. Ces chants, qu’on appelle des hymnes, décrivent Dumuzi et Inanna comme des amoureux exemplaires. Et le roi qui s’accouple à la prêtresse se devait de les imiter et de posséder les mêmes qualités. Voici par exemple ce que nous raconte l’hymne du roi Rim-Sin, qui régnait au XVIIIème siècle avant J.C, vers - 1750 sur la ville de Larsa, voisine d’Uruk, à 25 kilomètres à peine : . Le texte dit bien « nous » : il devait être chanté par une chorale. La musique jouait un rôle essentiel dans l’Orient ancien, aussi bien pour les cérémonies et les fêtes religieuses, que pour les banquets des rois. Notons aussi que plus de 1000 ans séparent le vase d’Uruk de l’hymne du roi Rim-Sin, ce qui montre la continuité de cette fête de la fertilité.

Un peu plus loin dans le même texte, la nuit d’amour entre le roi et sa partenaire est décrite de façon très explicite : « Allons nous aimer l’un l’autre : ne dormons pas de toute la nuit ! Criant d’allégresse, je veux rire joyeusement avec toi ! Que la déesse nous unisse tout deux dans le lit ». On a donc affaire à une littérature déjà très élaborée par des siècles de tradition orale, une littérature qui utilise des images de comparaison, des métaphores. Faire l’amour en langue sumérienne et akkadienne se dit en fait « rire joyeusement » ou bien « pousser des cris joyeux ». Les parties génitales de l’homme (le dieu Dumuzi, ou bien le roi) comme celles de la femme (la déesse Inanna-Ishtar, la prêtresse) sont comparées à des végétaux. Ainsi, toujours dans le même hymne on trouve cette phrase : « Lève les « fruits » et réveille les « chéris » à la vie : que ton feu soit en abondance pour moi ! ». Dans d’autres textes, pour décrire l’acte sexuel, les amants « fleurissent » comme un « jardin de pommiers », les amoureux qui ne forment plus qu’un sont comme une « salade bien arrosée », pleins de jus et d’abondance. On comprend mieux alors ce que la Bible doit aux textes sumériens : la comparaison avec les chants d’amour du Cantique des Cantiques montrent une filiation directe avec ces textes qui circulaient abondamment dans la Mésopotamie du VIII-VIIème siècle avant J.-C. quand la Bible a été écrite...

Ainsi le vase et le mariage sacré représentent l’ordre du monde et son renouvellement perpétuel. Chacun est à sa place : en bas la nature, au milieu les hommes, en haut le domaine des dieux.

Pour finir, il faut bien aussi parler de la folie des hommes quand ils détruisent justement l’ordre du monde. Cette folie a été fatale au vase d’Uruk. Il fait partie des objets victimes du pillage du Musée de Bagdad en avril 2003, au moment de la prise de Bagdad pendant la guerre américaine en Irak, pays dont le nom même vient du mot Uruk. On en a retrouvé 14 fragments mais ce chef d’œuvre, en perdant son sommet et sa base, est désormais mutilé à jamais. Le dernier mot revient donc à Inanna-Ishtar, à qui un texte fait dire : « Mon temple est détruit. Qui sait quand il sera restauré ? Je suis la sainte Inanna, la prostituée du Ciel. Ma ville, Uruk, avait été construite pour moi, dans mes rêves. Mon temple était le centre de culte de l’humanité, sa porte était un lieu de miracles. Quand il fut construit, le pays était prospère. Quand il fut détruit, le pays fut détruit. »

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