Pourquoi les enfants écrivent mieux et plus aujourd'hui que leur parents: TIC et Littératie

Cet article doit beaucoup à Clive Thompson : sa réflexion publiée sur le site Wired dont j'ai traduit de larges morceaux à l'intérieur de ce post, m'a fait découvrir l'étude scientifique qui sert d'armature à cet article

A la veille de cette nouvelle rentrée scolaire, on peut s'attendre à voir, lire et entendre de nombreux experts et spécialistes patentés s'exprimer dans les médias, et donner leurs doctes avis sur ce qui est devenu un sujet d'angoisse dans l'opinion publique: nos enfants ne sauraient plus écrire. La faute à qui ? Leur usage des Technologies de l'Information et de la Communication. Facebook encourage les jacasseries narcissiques, la vidéo et les PréAO ont remplacé les dissertations soigneusement rédigées, et la production de texte sur des supports numériques, les sms et les tweets ont lyophilisé le langage en une « sténographie morne, sèche et triste », comme le gémit John Sutherland, professeur à l'University College de Londres.

En France, les complaintes sont identiques. On peut lire la plus récente dans Le Figaro, à l'occasion d'un entretien accordé par Liliane Lurçat, spécialiste de la psychologie de l'enfant: « l'ordinateur trouble l'apprentissage de l'écriture » explicité de la façon suivante: « Ce n'est pas parce qu'ils savent jouer avec l'ordinateur qu'ils peuvent le maîtriser. Dans l'apprentissage normal, le dessin, la trajectoire, la rapidité et l'orthographe sont automatisés. Seul le contenu sémantique ne l'est pas. C'est en écrivant qu'un élève enregistre et accède au sens. Si ces automatismes ne sont pas acquis, il ne peut y avoir de maîtrise du sens. Et il ne peut y avoir de mémorisation. ». Il y a dans ces assertions bien des approximations implicites (concevoir l'ordinateur uniquement comme un instrument de jeu par exemple, et condamner de ce fait le jeu dans l'apprentissage, évoquer un apprentissage normal en impliquant ainsi que l'utilisation de l'ordinateur est anormale), qui témoignent de la difficulté à penser le passage d'une écriture graphique sur le papier à une écriture numérique sur l'écran, d'une méconnaissance des usages de l'écrit numérique, basée sur des ressentis subjectifs et non étayés scientifiquement (à part une allusion à une observation de pratiques datant de... 1967). On pourrait presque imaginer des Diafoirus de l'époque de Gutenberg expliquant que le passage de l'écriture sur parchemin à l'écriture sur papier nuit gravement à la santé mentale des scribes par une perte de la calligraphie normée sur un support rugueux avec l'adoption d'une écriture personnalisée sur support lisse (les manuscrits papiers du XVème siècle sont sans doute ce qu'il y a de plus difficile à déchiffrer en paléographie).

Si l'on veut donc se pencher avec un peu de sérieux sur la question de l'écriture et de la littératie des élèves et étudiants, il convient peut-être de lire les études sur le sujet. La plus impressionnante provient d'Andrea Lunsford, professeur d'écriture et de rhétorique à l'université Stanford. Entre 2001 et 2006, elle a dirigé un projet de recherche global, où elle a analysé tout ce que les étudiants (14 672) lui servant d'échantillon statistique, produisaient en terme d'écrit aussi bien dans le cadre du travail scolaire académique, que les mails, les articles de blog, les sessions de clavardage. Ses conclusions sont passionnantes.

Je pense que nous sommes au coeur d'une révolution de la littératie sans précédent depuis la civilisation grecque », dit-elle. Selon Andrea Lunsford, la technologie n'est pas en train de tuer notre capacité à écrire, bien au contraire, elle la revivifie et elle la stimule vers de nouvelles directions inédites.

Le premier élément déterminant qu'elle a démontré est que les jeunes gens d'aujourd'hui écrivent beaucoup plus que n'importe quelle génération avant eux. 38 % de toutes les productions écrites par les étudiants de Stanford se fait en dehors de l'établissement scolaire, et sont des écrits de vie, comme Lunsford les appelle.

Ce changement de paradigme et d'échelle de l'écrit doit être mis en perspective avec les usages de l'écrit avant l'internet. La plupart des Américains n'écrivaient jamais si ce n'est dans le cadre d'un travail scolaire. A moins que leur métier ne les amène à produire du texte (métiers juridiques, métiers de la publicité et des médias), ils quittaient l'école et n'étaient plus en situation de construire à nouveau le moindre paragraphe écrit.
Mais est-ce que cette explosion de prose est de bonne qualité, d'un point de vue technique ? Oui, sans aucun doute. L'équipe de recherche de Lunsford a découvert que les étudiants étaient des praticiens remarquables de ce que les rhétoriciens appelle le kairos (notion complexe chez les Grecs, le mot désigne l'occasion à saisir, l'opportunité) en évaluant leur audience et en adaptant leur ton et leur style pour avancer leur point de vue. Le monde contemporain de l'écriture, particulièrement dans les clavardages et les fils de discussions, est familière et publique, ce qui le rend plus proche de la tradition grecque que la lettre ou l'essai asynchrone d'il y a 50 ans.

Le fait que les étudiants aujourd'hui écrivent presque toujours pour un public (ce que personne de la génération précédente ne pouvait faire) leur donne un sens différent de ce qui constitue une bonne pratique de l'écrit. Pour eux, écrire a un rapport avec l'art de la persuasion (Peitho), de l'organisation des idées et du débat, quand bien même le sujet porte sur le quotidien ou sur un film à voir. Les étudiants de Stanford sont presque toujours moins enthousiastes à propos de leur production écrite de classe, parce qu'ils n'ont pas d'audience à part leur professeur. L'écrit ne leur sert dans le contexte scolaire qu'à obtenir un examen. Ces nouvelles production écrites de textes courts agrémentés par des émoticons déferlent-elles dans les écrits sérieux de type scolaire ? Encore une vieille lune: quand Lunsford évaluait le travail de ses étudiants de première année, elle ne trouvait jamais un seul exemple de prose parlée dans les copies. Les scripteurs de l'ère numérique sont capable de jouer sur plusieurs registres sans les confondre... Et c'est là où la référence avec la pensée grecque faite par Andréa Lunsford est profonde. Pour ceux qui ont lu La mètis chez les Grecs de jean-Pierre Vernant et Marcel Détienne, il est assez logique de retrouver dans l'écriture numérique les techniques de la sophistique qui a constitué un des fondements de l'apparition de la démocratie dans les cités grecques, illustré aussi par les mythes, du rusé Ulysse à la polyvalence de Protée...
Bien entendu, ces nouveaux usages de l'écrit ne sont pas en contradiction avec un enseignement académique exigeant et l'apprentissage d'une prose formelle. Mais il devient aussi évident que la publication en ligne entraîne la littératie vers des directions très riches. La brièveté de la forme et les procédures de mise à jour qui permettent d'améliorer un texte en cours apprennent aux jeunes gens à développer une concision qui fait penser aux haikus japonais. Dans le même temps, la prolifération de nouvelles formes de créations en ligne issues de la pop-culture (les éléments de jeux vidéos scénarisés en 15 000 mots) leur donne l'occasion d'écrire énormément de longs morceaux de prose complexe, tout en travaillant souvent de manière collaborative avec d'autres personnes.

Les matériaux, non seulement textuels mais aussi vidéos et audios, accumulés par mes propres collégiens de 10-15 ans depuis deux ans sur le réseau éducatif L'Ecole Hors les Murs, sont un démenti éclatant de ce que peuvent écrire les contempteurs de l'écriture numérique. Ils sont souvent les mêmes qui martèlent dans l'opinion le discours régressif du « c'était mieux avant » largement empreint d'une antipédagogie devenue aussi ridicule que les médecins évoqués par Molière... Voir mon propre fils de 9 ans établir de lui même un projet d'écriture de scénario mettant en scène des Vikings me procure en tant que parent une joie sans mélange...

Vues : 76

Commenter

Vous devez être membre du groupe « L'Ecole Hors les Murs - School Beyond The Walls » avant de pouvoir ajouter des commentaires!

Rejoindre L'Ecole Hors les Murs - School Beyond The Walls

Commentaire de Vincenzina Pace le 30 août 2009 à 23:37
Je crois que soit un problème italien, Vincent: il n'est pas seulement que nos élèves sont petits, il est que beaucoup d'entre eux refusent l'idée que le sens, le signifié, ait besoin d'une forme. Bien que la grammaire soit plus que quelque fois finalisée à soi meme, on pourrait ecrire un traité philosophique sur la grammaire comme "instrumentum regni"
Commentaire de Vincent Mespoulet le 30 août 2009 à 20:27
@ Vincenzina: Ce que j'observe dans les élèves italiens - aussi les miens - est une forte commixtion de langue orale et écrite, et l'influence des sms avec des formes que je trouve franchement kakokriptiques, surtout quand ils remplent les écrits de ceux cmq, x',

L'étude d'Andréa Lunsford semble dire le contraire... Pour ma part, je ne vois pas arriver dans les copies papier écrites de langage sms ni de smileys: cela reste extrêmement rare et c'est un peu normal, nos élèves sont petits, moins âgés que les étudiants de Stanford qui ont intégré les normes académiques :)
Commentaire de Michel Truffer le 30 août 2009 à 16:40
j'ai aussi l'exemple de mes petits-enfants qui me ravissent par leur goût à faire et écrire des poèsies et les mettre ensuite sur l'internet !
Commentaire de Vincenzina Pace le 30 août 2009 à 16:12
Grande contribution cet étude que nous reconforte dans notre "folie"!!!
En Italie aussi on a les meme reserves, quoi que se dit la dernière ministre d'introduire plus de téchnologie; fortement dans mon école il y a, en général, une grande avversion envers l'utilisation de l'ordi à fin d'améliorer l'écriture complexe, argumentée, mais c'est vrai que lorsqu'on propose comme "normal" le modèle traditionnel sur lequel seulement on est évalués (c'est ça ce qu'arrive dans mon école, par éxemple), la capacité de comprendre le Kairòs de nos jeunes tend à ne montrer pas ses écritures "de vie", qui vivent sur le web par contre à celle "de chiffre" qui vit à l'école.
Je partage la confiance
Ce que j'observe dans les élèves italiens - aussi les miens - est une forte commixtion de langue orale et écrite, et l'influence des sms avec des formes que je trouve franchement kakokriptiques, surtout quand ils remplent les écrits de ceux cmq, x', etc...
Mais cìest vrai qu'ils aiment écrire de tout quand on propose eux ecrire pour un public: il restent les problèmes de langue etrangère...

Supporters

Be Creative ! Make your Difference !

Activité la plus récente

Discussion publiée par Or-Tal Kiriati

Would you join a Mystery Skype Session with me?

Loved this idea by Skype, but couldn't connect to other classrooms on their platform. Was hoping to…Plus
2 janv.
MorenaP. La Torre et CLARISSA M. sont désormais ami(e)s
20 nov. 2016
MorenaP. La Torre a mis à jour son profil
20 nov. 2016
Billet de Jan Theuninck
8 nov. 2016
Laura a mis à jour son profil
5 oct. 2016
Michel Truffer a partagé un profil sur Facebook
21 sept. 2016
Vincenzina Pace a laissé un commentaire pour CARLO SCOCCIA
"Benvenuto!"
29 août 2016
CARLO SCOCCIA est désormais membre de L'Ecole Hors les Murs - School Beyond The Walls
29 août 2016
SOLANGE a partagé sa vidéo sur Facebook
13 juin 2016
Vincent Mespoulet a commenté la photo de Vincent Mespoulet
Miniature

PA030342

"Nils et Noah"
17 nov. 2015
Vincent Mespoulet a commenté la photo de Vincent Mespoulet
Miniature

PA030318

"Margaux & Anna R."
17 nov. 2015
Vincent Mespoulet a commenté la photo de Vincent Mespoulet
Miniature

PA030310

"Til-Ann & Yoann"
17 nov. 2015

Badge

Chargement en cours…

© 2017   Créé par Vincent Mespoulet.   Sponsorisé par

Badges  |  Signaler un problème  |  Conditions d'utilisation